Christophe Boursault
2016, Selima Niggl


Selima Niggl, 2016
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Portrait du collectionneur Tim Lagardere tentant d’atteindre son artiste

traduit de l'anglais par Guillaume Fayard

Portrait du collectionneur Tim Lagardere tentant d'atteindre son artiste est le titre étrange, presque maladroit, d'une toile du peintre et performer Christophe Boursault. Généralement, nous ne rencontrons la personne portraiturée ici que dans les vidéos de l'artiste. Il y apparaît comme un homme d'action, excessif et légèrement timbré, qui s'adresse au public des amateurs d'art dans des séquences d'auto-filmage faites maison. Ses expressions stéréotypées et ses saillies comportementales se concentrent principalement sur un certain artiste dénommé Christophe Boursault. « Quoi ? Vraiment ? Vous n'avez jamais entendu parler de lui ? Ses tableaux sont tout simplement sidérants, extraordinaires, exceptionnels. Les meilleurs qu'on ait vus depuis bien longtemps ! Honnêtement, je vous jure : vous feriez mieux d'en acheter quelques-uns avant que les prix n'explosent ! »

L'auditoire se trouve confronté à un sarcasme piquant et à un puissant dilettantisme. Dans le même temps, on ne peut qu'admirer le courage de l'artiste qui, dans ce rôle de Tim Lagardere, laisse généralement son public avec des sentiments mêlés d'embarras et de malaise. L'imperfection même et la vivacité informelle de ses vidéos font aussi partie des caractéristiques de ses peintures. Des visages primitifs, grotesques, jetés en coups de pinceaux hâtifs et en surfaces de couleur appliquées crûment. Des lignes à l'aérosol et des caractères typographiques ici et là rappellent des tags rapidement gribouillés dans des stations de métro à l'abandon. Ça, ce ne peut pas être de la peinture – ou bien, n'en est-ce pas, justement ?

Boursault soutient que l'impact de l'académisme est plus prégnant dans les arts en France que n'importe où ailleurs, malgré le fait que ce soit dans ce pays que Dubuffet ait inventé le terme d'Art Brut, et Antonin Artaud son concept de Théâtre de la Cruauté. Une certaine dose d'acceptabilité sociale ainsi qu'une bonne capacité à exister selon les règles en vigueur semblent toujours constituer les pré-requis à un succès commercial dans le champ de l'art. Son travail vidéo s'oppose violemment à de telles tendances en exposant sans aucune pitié ces règles mêmes, en les tournant en ridicule. Ses peintures, par contraste, parlent pour elles-mêmes, présentant de la résistance, à leur façon, singulière et implicite. Elles sont l'illustration parfaite de la liberté qu'il peut y avoir à ignorer tout ce que nous n’avons jamais appris, afin d'approcher une forme d'expression nue et originale. La vitesse d'exécution même du processus de réalisation aide à échapper aux stratégies éprouvées, ainsi qu'à réactiver cette forme particulière de naïveté et de crudité qui rend les dessins d'enfants si fascinants.

Boursault considère son travail FAR FROM FrAME (loin du cadre / loin de la renommée) en tentant de briser de bien des façons les structures conventionnelles. Mais il reste fidèle à une certaine tendance anti-classique en art, qui s'était déjà émancipé des rets du classicisme. Celle-ci s'était établie comme une forme d'expression qui ne liait plus de façon inextricable la Beauté au Sublime, au Divin, à l'Unité et au Tout. Le caractère objectif de catégories telles que le Beau ou le Laid avait été contesté. Les artistes avaient découvert les cultures dites primitives et leurs formes d'expression. Les tentatives artistiques d'amateurs, d'enfants ou de personnes physiquement ou mentalement handicapées étaient devenues des sources d'inspiration. On avait recouru à de nouvelles techniques de travail, soit pour éliminer la conscience du processus avec ses rectifications sophistiquées, soit pour en augmenter la force en s'attaquant volontairement au bon goût. De ce contexte, le Primitivisme, l'Art Brut et le Bad Painting sont des références évidentes dans l'histoire récente de l'art.

Boursault sait pertinemment que sa volonté d'ignorer tous les cadres est à la fois naïve, et, même, quelque peu présomptueuse. Son affirmation est donc nuancée par une ironie caractéristique. Malgré tout, FAR FROM F... AME n'est pas la protestation d'un génie sous-estimé, s'apitoyant sur lui-même. C'est le commentaire alerte d'un artiste qui expose plausiblement sa « liberté d'échouer », et en fait un terrain de jeu somptueux, l'espace d'une certaine forme de sincérité qui n'exclut ni le ridicule ni le fou rire, ni le non-sens, ni l'absurde.

Grâce au présent catalogue, nous pouvons dorénavant, pour la première fois, percevoir le travail pictural de Boursault dans un contexte élargi. Ici, il est évident que Boursault fait souvent usage d'éléments graphiques comme d'éléments plus raffinés contrastant avec la crudité d'à-plats denses et de larges coups de pinceaux. Mais ce combat sur la toile semble tourner plutôt très bien, puisqu'en définitive, aucun gagnant évident ne prend le dessus dans cette confrontation.